Récupérabilité : la frontière ténue entre autodétermination et transfert de responsabilité


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Madame Deplazes, en Suisse, les déchets radioactifs doivent être stockés de manière à être récupérables. La loi l’exige. Cette récupérabilité est-elle aussi éthiquement souhaitable ?

Je pense que oui, il y a de bons arguments en faveur de la récupérabilité. Selon moi, l’argument qui parle le plus en sa faveur est qu’elle permet d’intégrer les générations futures dans le processus de décision de stockage des déchets. Elle leur permet de co-décider sur cette question essentielle. L’aspect sûreté vient bien entendu s’ajouter à cela avec la possibilité de pouvoir récupérer les déchets en cas d’imprévu. Mais il existe aussi des approches éthiques (utilitarisme) qui pointent la nécessité de parer à toute éventualité et de rester ouvert, notamment dans le cas d’une potentielle réutilisation des déchets, ce qui réduirait les problèmes et créerait de nouveaux avantages.

 

Avec la récupérabilité, nous laissons toutes les options ouvertes aux générations futures : récupérer les déchets radioactifs si elles le souhaitent. Sceller le dépôt si elles ne le souhaitent pas. Maintenir ouvertes toutes les options ne peut pas être en soi quelque chose de mauvais du point de vue éthique.

Ce n’est pas si simple. D’un côté, nous devons associer les générations futures à la décision de stockage des déchets. Mais de l’autre, nous leur faisons également porter une part de responsabilité. Si ce choix ne s’avérait pas le bon à long terme, les générations de demain seraient « conjointement responsables ». En outre, tant que le dépôt n’est pas scellé, elles restent responsables de la maintenance et de la surveillance.

 

En d’autres termes, nous ne pouvons pas assumer l’entière responsabilité pour les déchets radioactifs et en même temps, garantir une liberté de décision aux générations futures.

Il est difficile de tenir compte des deux en même temps. Le concept suisse prévoit que la récupération doit rester possible jusqu’au scellement de l’ensemble du dépôt en profondeur, au prix d’un effort raisonnable. Après la fermeture du dépôt, la sûreté sera et restera assurée de manière passive, c’est-à-dire sans intervention humaine. La maintenance et la surveillance ne sont plus nécessaires.

Après le scellement, les déchets peuvent toujours être récupérés mais cela devient toutefois plus compliqué. Si les générations futures souhaitent le faire, dans le cadre d’une réutilisation des déchets, elles en auront la possibilité mais elles devront en assurer la responsabilité et fournir l’effort nécessaire. Pour moi, c’est une façon cohérente de gérer les conflits d’objectifs.

Curriculum :

Anna Deplazes Zemp est éthicienne, membre du comité consultatif « Gestion des déchets ». Elle a étudié la biologie moléculaire et obtenu un doctorat en biochimie avant de terminer un deuxième cursus en philosophie. Elle travaille depuis plusieurs années dans le domaine de l’éthique des technologies et de l’éthique environnementale. Depuis cette année, elle est chargée de cours en éthique et philosophie de la biologie au département biologie de l’université de Zurich.

En quoi une approche éthique de la récupérabilité diffère-t-elle d’une approche technique et scientifique ?

Les deux approches vont de pair et ne peuvent pas être considérées de manière isolée. L’approche technique porte davantage sur la faisabilité, les avantages et les risques. On s’interroge sur ce qui est faisable et sur la mise en œuvre. L’approche éthique porte sur la question suivante : doit-on faire ce qui est faisable et pour quelles raisons ? Comme nous l’avons vu précédemment, les différents arguments peuvent parfois se rejoindre mais aussi s’opposer. Dans l’éthique, la discussion porte sur ces différents arguments. On ne peut pas se baser uniquement sur des expériences et des chiffres, les arguments éthiques sont avant tout liés à la pondération et à l’interprétation des principes, des valeurs et des objectifs. C’est pourquoi il existe des approches éthiques différentes sur la plupart des sujets. Ce qui est essentiel, c’est de pouvoir motiver sa position de manière transparente lorsqu’une recommandation est faite. Pour prendre une décision concrète, la société et les politiques doivent toutefois déterminer quels arguments les convainquent et où ils souhaitent mettre l’accent. Cela aboutit souvent à un compromis dans lequel les différentes positions sont prises en compte.

 

Comment décririez-vous dans son ensemble l’approche suisse en matière de récupérabilité ? Éthiquement correcte ou pas ?

Comme je l’ai dit précédemment, il existe toujours différentes approches en éthique.  Personnellement, je trouve qu’il s’agit d’une bonne approche. L’objectif est de pouvoir définitivement fermer un jour l’ensemble du dépôt en profondeur et de ne pas faire peser sur les générations futures la charge du suivi et de la surveillance. Nous conservons néanmoins une certaine flexibilité car il y a d’abord une phase de surveillance durant laquelle les déchets sont relativement facilement récupérables. Nous sommes donc parés à toute éventualité au cas où les choses ne se passeraient pas comme prévu. De plus, la récupération des déchets est ancrée dans la loi pour répondre aussi à une exigence sociétale. Dans l’optique d’une participation sociale, il est important, d’un point de vue éthique, que ce souhait soit pris en compte.

 

C’est au Conseil fédéral d’ordonner les travaux de fermeture, aucune date de fermeture n’a cependant été fixée. La Nagra prévoit une phase de surveillance de 50 ans avant la fermeture. D’un point de vue éthique, comment détermine-t-on le moment opportun pour fermer ?

Les conflits entre autodétermination des générations futures et responsabilité des générations qui ont produit les déchets jouent un rôle ici aussi.

Mais nous devons aussi intégrer les évolutions sociales et politiques au cours des presque 100 prochaines années dans notre décision. Qu’en est-il des possibilités techniques et financières de ces générations ? Peut-être qu’elles se confronteront à d’autres problèmes, comme les conséquences du changement climatique et qu’elles seront heureuses de ne pas avoir à porter la responsabilité du dépôt en profondeur ? Au vu de toutes ces incertitudes, garder une flexibilité quant au moment de la fermeture me parait être une bonne chose.

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