« L’éthique devrait se traduire de manière concrète »
Comment défendre les intérêts des personnes qui ne naîtront que dans cent ou mille ans ? C’est l’une des nombreuses questions sur lesquelles se penche l’éthicienne Anna Deplazes Zemp. Un entretien sur la responsabilité, la solidarité – et une meilleure gestion de la nature.
Anna Deplazes Zemp, vous avez étudié la biologie moléculaire et obtenu un doctorat en biochimie avant de terminer un deuxième cursus en philosophie avec l’éthique comme point fort. Depuis 2016, vous êtes membre du comité consultatif Gestion des déchets, qui conseille le DETEC pour la recherche d’un site. Quel est le lien entre l’éthique et un dépôt en profondeur ?
Un dépôt en profondeur est un projet dans un contexte technique – et il y a toujours un lien entre technique et éthique. Le dépôt en profondeur est particulièrement intéressant du point de vue éthique, parce que, contrairement à de nombreux autres projets techniques, il ne s’agit pas seulement de maximiser l’utilité. Nous ne voulons pas en tirer le plus d’utilité possible, mais minimiser les dégâts. Ces déchets sont là et il faut bien maintenant les stocker quelque part. L’autre aspect est sa dimension temporelle. C’est un projet qui ne concerne pas seulement notre génération, mais aussi les générations à venir. C’est pourquoi il ne suffit pas de demander à tous s’ils sont d’accord. Il faut procéder de manière à ce que les générations futures puissent également comprendre ce projet.
Comment définit-on les directives éthiques ? On pourrait aussi dire qu’il est injuste qu’un site doivent tout assumer – et les autres rien du tout.
Personne n’approuverait que chacun stocke dans sa cave une boîte de conserve contenant des déchets radioactifs. Il faut trouver des moyens de rendre équitable ce qui est inéquitable. Une démarche possible réside dans l’équité procédurale, dans le cadre de laquelle on se met d’accord sur la manière de prendre les décisions – avant de connaître la décision. Dans ce cas, c’est toute la Suisse qui est appelée à se prononcer, et on se met d’accord sur la manière de déterminer le site du dépôt en profondeur. Si tous approuvent fondamentalement cette procédure, alors la décision est équitable.
Comment pourrait-on dédommager la population de Stadel pour cela ?
Ce qui est sûr, c’est que la région qui prend en charge cette tâche a droit à de la reconnaissance, et cela de diverses manières. Je trouve que le reste de la Suisse devrait être mieux informé sur ce projet. On n’a souvent pas conscience de ce que cette région prend en charge pour nous tous. Il y a bien sûr le débat concernant les dédommagements, mais il ne faut pas oublier qu’il ne s’agit pas seulement des habitants actuels, mais aussi des générations à venir. Cela ne peut pas être résolu en versant une somme d’argent à la génération actuelle. Selon les sondages, la région accepte le fait qu’elle soit la mieux adaptée. C’est une solidarité qu’il faut reconnaître de manière positive. Cet aspect est au moins aussi important que l’aspect financier. Mais les compensations financières doivent également être utilisées de manière à ce que plusieurs générations puissent en profiter.
En 1993, l’évaluation d’un site à Wolfenschiessen a montré que plus de 50 pour cent approuvaient le projet. L’économiste Bruno S. Frey a demandé, dans un sondage ultérieur, ce qu’il en serait si la région obtenait un dédommagement financier – l’approbation a baissé de moitié. Cela ne date que de 30 ans, la situation serait-elle différente, aujourd’hui ?
C’est ce à quoi je m’attendrais, oui. Ces sondages montrent qu’une grande partie de la population perçoit cette tâche comme une grande responsabilité, que quelqu’un doit bien prendre en charge, et qu’elle est prête à le faire. Dès que l’on parle de compensation, on a le sentiment que l’on peut refuser. Ce n’est alors plus une question de responsabilité et de solidarité. Les compensations ne doivent pas être le dédommagement d’une prestation, mais une reconnaissance.
Vous avez estimé, tantôt, que cette reconnaissance n’était pas encore suffisante en Suisse. Ce sujet a-t-il perdu en acuité, face aux autres grands problèmes ? L’horizon temporel lointain joue-t-il également un rôle ?
Tout à fait. Ce n’est pas quelque chose qui sera réalisé du jour au lendemain. Peut-être, le fait que ça se passe aussi bien est-il aussi une raison à cela. Il y a peu de conflits et de controverses, et on en est donc moins conscient dans les régions de Suisse qui ne sont pas directement concernées.
Mais elles ne sont pas malheureuses que ça se passe aussi bien.
Au contraire. C’est l’exemple parfait d’une situation où on peut intégrer des néophytes dans un processus participatif au moyen de question techniques concrètes.
Plus le projet bénéficie d’une large assise, plus il est précieux du point de vue éthique ?
Absolument, car cela augmente sa légitimité. Dans le débat académico-technique, on a souvent l’impression que de nombreux sujets sont trop compliqués pour les néophytes. Je suis très impressionnée du niveau technique des débats et des argumentations lors des conférences régionales. Le processus décisionnel devient ainsi compréhensible et transparent pour les personnes concernées. Le fait qu’on puisse prendre le temps, ce qui n’est souvent pas le cas pour les prises de décision, aide certainement aussi.
Est-ce également un exemple d’éthique concrète ? Il ne s’agit pas de questions abstraites, mais de quelque chose qui concerne le quotidien des gens.
Je trouve que l’éthique devrait se traduire de manière concrète. Nous devrions nous pencher sur les questions et les décisions qui concernent la vie quotidienne. L’idée de l’équité procédurale, selon laquelle on tient compte de tous les avis, existe depuis longtemps. Le dépôt en profondeur est un bel exemple d’une mise en oeuvre concrète d’idées théoriques.
Pour celles et ceux qui préfèrent l’écoute à la lecture
Ces interviews ont été réalisées dans le cadre de la troisième édition du Nagra Magazine du siècle « 500m+ ». Hannes Hug a interviewé les protagonistes dans le pavillon d’information, à Stadel – la commune dans laquelle il est prévu de construire les installations de surface du dépôt en profondeur.
Dix entretiens passionnants offrent de nouvelles perspectives sur le dépôt en profondeur. Le podcast du siècle (en allemand) peut être écouté sur le site Internet du Magazine du siècle « 500m+ » et sur toutes les plateformes de podcasts.
Ce processus permet-il de tirer des enseignements qui pourraient être utiles dans d’autres domaines ?
Ce qu’on pourrait certainement en tirer : avant de produire des déchets, il faudrait savoir comment les évacuer. Et que ceux qui produisent les déchets doivent aussi en assumer la responsabilité et ne pas léguer cette tâche aux générations à venir, au motif que la technologie sera meilleure dans cinquante ou cent ans. Quelqu’un doit s’en charger aujourd’hui. D’une part, parce que nous avons produit ces déchets et, d’autre part, parce que nous ne savons pas si les générations à venir bénéficieront d’une prospérité suffisante pour se permettre de réaliser un dépôt sûr sur le long terme.
Dans votre projet de recherche « People’s Place in Nature », vous soulignez que la nature n’est pas simplement notre ressource. Nous faisons partie de la nature et nous la façonnons. Qu’en est-il dans le contexte du dépôt en profondeur ?
Si nous considérons la nature uniquement comme ressource, nous allons au-devant de problèmes. C’est l’expérience que nous avons faite dans divers contextes, notamment en lien avec l’énergie nucléaire. Il vaut mieux considérer l’humain comme faisant partie de la nature et lui attribuer un rôle. Compte tenu de la croissance de la population mondiale, cela représente un grand défi. L’idée de notre projet de recherche est d’inciter à anticiper. Y compris concernant l’utilisation de l’énergie. Même si on trouve de nouvelles sources d’énergie, on devrait peut-être remettre fondamentalement en question notre consommation d’énergie et rechercher des possibilités de la réduire ou du moins de ne pas l’augmenter sans cesse.
Comment y sensibiliser des personnes fortement déconnectées de la nature ?
Il y a là un risque de romantiser la nature et de susciter un conflit ville-campagne. Les citadins voient de belles images, mais ne ressentent pas la nature par eux-mêmes. Les êtres humains devraient avoir la possibilité d’avoir une vraie relation avec la nature, lorsque cette dernière peut aussi s’avérer inconfortable. On y est exposé au froid, à la pluie, peut-être même à des dangers. Respecter la nature, c’est aussi accepter ses dangers.
Autres interviews du magazine du siècle
« Nous faisons davantage confiance à la technologie qu’à la culture »
Pour Jeannie Schneider, il n’y a pas un futur, mais des futurs. Et ceux-ci ne sont pas des processus linéaires, mais un espace de possibilités, que nous pouvons façonner activement en combinant les aspects technologiques, politiques et sociétaux.
Il faut donc accepter l’ambivalence de la nature et se considérer comme faisant partie de celle-ci.
Exactement. Mais il faut aussi accepter que cette relation ne soit pas la même partout. Dans certains contextes, l’homme peut et doit contrôler la nature, mais pas partout. Dans ma maison, je ne veux pas voir défiler des fourmis en fil indienne, c’est pourquoi je les combats. Mais dans mon jardin, j’exerce moins de contrôle, j’y laisse courir les fourmis, même si cela dérange un peu. Dans la forêt, je suis même très contente d’en voir. Ce n’est pas contradictoire. Ce sont différents niveaux d’une relation différenciée. Je ne suis pas partout la cheffe de la nature, mais à certains endroits comme à mon domicile, c’est moi qui décide. Cela peut également être le cas dans mon approche éthique de l’environnement.
La loi prescrit la possibilité de récupérer les déchets radioactifs. Il y aura une phase d’observation de cinquante ans avant la véritable fermeture du dépôt. Cette exigence repose-t-elle sur la responsabilité envers les générations à venir ?
Elle est certainement compatible avec cette responsabilité. Mais cette exigence pourrait aussi être simplement motivée par une question d’efficacité. Il est en effet possible que ces déchets puissent être valorisés, dans cinquante ans, au moyen d’une nouvelle technologie. Dans ce cas, la récupérabilité serait également judicieuse d’un point de vue purement utilitaire. Mais cette récupérabilité est également importante du point de vue éthique, afin que davantage de générations puissent participer aux décisions relatives à la gestion du dépôt en profondeur, ce qui offre une plus large légitimité aux décisions.
«Nous assumons nos responsabilités pour les années à venir. La solidarité n’a pas seulement une dimension géographique, elle a aussi une dimension temporelle.»
Anna Deplazes Zemp, sur la vision éthique de la responsabilité portée par chaque génération.
Elles y seront probablement contraintes.
Oui, l’idée de cette phase est bien d’ « observer » et de surveiller le dépôt. Ainsi, cette génération a aussi une certaine responsabilité. Pour les générations suivantes, il est surtout important qu’elles sachent comment et où nous avons déposé les déchets. Si on décide, dans 500 ans, de ressortir les déchets, il faudra savoir où ils se trouvent. Pour que ce savoir perdure, il faut de la transparence et de la communication.
Nous ne sommes pas les seuls responsables de ces déchets, dans la mesure où ils sont produits depuis soixante ans. Comment pondèret-on la responsabilité des différentes générations ?
Oui, d’une certaine manière, notre génération doit faire temporellement pour nos prédécesseurs, ce que Stadel fait géographiquement pour le reste de la Suisse : prendre en charge davantage que ce qu’exigerait notre responsabilité propre. Nous prenons également la responsabilité pour les années précédentes. La solidarité ne se limite pas à la dimension géographique, mais comprend aussi la dimension temporelle.
La question est sans doute une provocation, mais : avons-nous vraiment une responsabilité envers les générations à venir ?
Il existe un point de vue selon lequel on ne peut pas avoir de responsabilité envers des personnes qui n’existent pas encore. Mais je pense que nous avons bel et bien une responsabilité – parce que nous avons le choix. Nous pouvons choisir de laisser ces déchets en surface ou de les stocker en sûreté dans un dépôt en profondeur. Lorsqu’on a le choix, on porte aussi la responsabilité de la décision prise. Qui que soient ces générations futures.
Quel est le rôle de l’éthique sur ces questions ?
Son rôle est d’apporter d’autres perspectives dans le débat, y compris des perspectives controversées. Elle doit bousculer les esprits et amener les gens à penser par eux-mêmes. Fondamentalement, nous devrions nous demander : que voulons-nous réellement ? Il existe par exemple des procédés biotechnologiques fantastiques comme les ciseaux génétiques Crispr, mais dans quel but voulons-nous les utiliser ? Ils ont un potentiel énorme mais peuvent aussi être utilisés à mauvais escient. L’objectif d’une technologie et ses domaines d’application devraient faire l’objet d’une réflexion critique dès leur développement.
Dernière question, que je pose à tous mes interlocuteurs : si vous pouviez laisser un message dans le futur dépôt en profondeur, que pourrait-on y lire ?
Réfléchissez à la gestion des déchets avant même de les produire.
La biologiste moléculaire, biochimiste et philosophe Anna Deplazes Zemp mène des recherches et enseigne dans le domaine de l’éthique et de la philosophie de la biologie à l’Université de Zurich. Elle est, depuis 2016, membre du comité consultatif Gestion des déchets qui conseille le DETEC depuis 2009 pour la procédure de sélection d’un site pour un dépôt en couches géologiques profondes.
Photos: Maurice Haas / Nagra
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