Le « champignon mangeur de radiations » est-il la solution miracle aux déchets nucléaires ?
Les champignons noirs et les grenouilles de Tchernobyl suscitent l’enthousiasme des scientifiques et captivent la communauté en ligne. Autour du supposé « champignon de Tchernobyl » circulent pourtant de nombreux mythes, nourris par de fausses informations et des images générées par l’IA. Qu’en est-il réellement ?
« Le champignon qui transforme les radiations en vie », « champignon mangeur de radiations » ou encore « champignon de Tchernobyl » : les titres sensationnalistes se multiplient et les spéculations aussi. Au cœur de cette effervescence médiatique se trouve une moisissure noire aux propriétés étonnantes.
Un champignon capable de « manger » les radiations pourrait‑il vraiment résoudre la question des déchets nucléaires ?
Comme souvent, ce qui semble trop beau pour être vrai l’est rarement.
Ce champignon existe bel et bien, mais ses capacités sont largement exagérées, voire présentées de manière erronée. Le fait que son apparence soit souvent représentée par des images générées par l’intelligence artificielle ne fait qu’accentuer la confusion.
Qu’en est-il exactement de ce champignon ?
Le champignon est moins spectaculaire, mais beaucoup plus complexe que ce que de nombreux posts sur les réseaux sociaux veulent nous faire croire. À commencer par son nom. Le champignon porte le nom imprononçable de Cladosporium sphaerospermum.
Découverte en 1886, cette moisissure noire a refait parler d’elle un siècle plus tard, après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Dans cette zone que l’on pensait totalement hostile à la vie, le champignon a été retrouvé dans les années 90, y compris sur les parois mêmes du réacteur détruit.
Fascinée par cette découverte, la microbiologiste ukrainienne Nelli Zhdanova a prélevé des échantillons et lancé des recherches approfondies. Elle a mis en évidence un phénomène remarquable : non seulement la moisissure noire tolère des niveaux élevés de radiation, mais elle est également attirée par les sources de rayonnement. Tout comme une plante qui se tourne vers la lumière du soleil.
Le mystérieux pigment
Le champignon transforme les rayons gamma en énergie. Les rayons gamma sont une forme de rayonnement ionisant, communément appelé rayonnement radioactif. Ce type de rayonnement est produit lors de la désintégration de substances radioactives.
Son métabolisme particulier semble permettre au champignon de pratiquer ce qu’on appelle la radiosynthèse. Ce terme est dérivé de la photosynthèse, processus par lequel les plantes transforment la lumière du soleil en énergie.
Ce métabolisme repose sur un pigment très répandu : la mélanine. Présente également dans la peau et les cheveux humains, où elle détermine leur couleur, la mélanine abonde dans les parois cellulaires de la moisissure noire. Nelli Zhdanova avance l’hypothèse suivante : tout comme une peau foncée protège plus efficacement des rayons UV, la mélanine contenue dans ces champignons les protégerait des rayonnements radioactifs.
Ce qui plaide en faveur de cette hypothèse, ce sont les observations faites autour de la centrale nucléaire accidentée de Tchernobyl : les rainettes orientales, normalement vertes, y apparaissent nettement plus foncées, parfois même noires. Leur peau contient davantage de mélanine, ce qui les rend plus résistantes et même plus fertiles que leurs congénères vertes. Ainsi, la population locale de rainettes est progressivement passée du vert au noir.
Malgré de nombreux efforts, la mélanine reste à bien des égards un mystère pour la science. Le fonctionnement exact du mécanisme qui déclenche la radiosynthèse fait encore l’objet de recherches.
Il est en revanche établi que les rayonnements radioactifs stimulent le métabolisme de ce champignon, au point d’accélérer sa croissance.
C’est pourquoi celui-ci, ainsi que de nombreuses espèces apparentées, prospèrent particulièrement bien dans l’environnement dystopique de Tchernobyl.
Ce que le champignon ne peut pas faire
Ces découvertes fascinantes ont suscité l’espoir d’applications spécifiques. On pourrait rêver, par exemple, que ce champignon microscopique puisse simplement nettoyer les lieux contaminés et les débarrasser de leur radioactivité en « dévorant » les radiations.
La réalité, c’est qu’il en est incapable. Certes, ce champignon se développe mieux en présence de radiations, mais il ne les capte qu’à une échelle infime. Surtout, la source radioactive demeure intacte : les radionucléides dangereux ne sont ni retirés de l’environnement ni neutralisés par son métabolisme. Affirmer qu’il élimine – et a fortiori qu’il absorbe – la radioactivité est donc tout simplement inexact.
Tout aussi trompeurs que bien des images et vidéos circulant autour de cet étonnant organisme. Une grande partie de ces contenus est générée par l’IA. Les visuels au style dystopique s’intègrent parfaitement au rythme effréné des réseaux sociaux et contribuent sans doute à remettre régulièrement ce champignon sous les projecteurs, même des années après sa découverte – en plus de ses propriétés réellement fascinantes.
Aucune raison d’être déçu
Ces images trompeuses sont regrettables, certes, mais elles ne diminuent en rien l’intérêt du champignon. Ses propriétés restent remarquables, et il pourrait trouver des applications dans d’autres domaines.
Ce champignon est un invité de choix dans le domaine de la recherche spatiale. Il a même déjà été envoyé dans l’espace pour des expériences. Exposé aux rayonnements cosmiques, il y a poussé plus rapidement que sur Terre. On ne sait toutefois pas encore si cette croissance accrue est due uniquement aux radiations cosmiques, à l’apesanteur, ou éventuellement à une combinaison des deux.
Bouclier protecteur dans l’espace
L’environnement spatial, extrêmement hostile, met à rude épreuve aussi bien les êtres humains que leurs technologies. Les rayons cosmiques issus du Soleil, des étoiles en explosion ou encore des trous noirs traversent continuellement l’espace.
Sur Terre, l’atmosphère nous protège efficacement des radiations. Dans l’espace, c’est une autre histoire : les vaisseaux spatiaux et les futures bases installées sur la Lune ou sur Mars doivent intégrer leurs propres systèmes de protection contre les rayonnements cosmiques. Des recherches sont menées pour déterminer si le champignon pourrait constituer une barrière naturelle capable d’absorber ou d’atténuer ces radiations.
Malgré – ou peut‑être justement à cause de – nombreuses zones d’ombre, l’intérêt de la communauté scientifique pour ce champignon noir et pour la mélanine ne faiblit pas. Et même si des « champignons mangeurs de radiations » ou des « grenouilles radiotrophes » relèvent encore de la science‑fiction, ces organismes fascinants démontrent une fois de plus l’extraordinaire capacité d’adaptation du vivant.
Images:
Header: Science Pulse / Wikimedia Commons by Medmyco / Montage: Nagra
Grenouilles: «Ionizing radiation and melanism in Chornobyl tree frogs» by Pablo Burraco & Germán Orizaola
Spacewalk on the ISS: Wikimedia Commons by NASA
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