« Difficile à dire, si nous serons à la hauteur pour gérer les déchets nucléaires. »
Là où il y a des hommes, il y a aussi des déchets – mais jamais, jusqu’ici, ces déchets n’ont été aussi durables et dangereux. L’historien et écrivain Roman Köster est convaincu que porter un regard sur l’histoire nous aide à mieux gérer nos déchets nucléaires.
Roman Köster, vous êtes historien et avez réalisé votre thèse d’habilitation sur la gestion des déchets dans l’Allemagne d’après-guerre. Pourquoi avoir choisi ce sujet ?
Roman Köster : Comme bien souvent dans la vie, on ne choisit pas le sujet, c’est le sujet qui vous choisit. J’avais écrit ma thèse de doctorat sur l’histoire de la pensée économique des années 1920. À la recherche d’un emploi, on m’a proposé de travailler sur un projet portant sur l’histoire germano-britannique des déchets à l’Université de Glasgow. Au début, je n’étais pas forcément très enthousiaste.
Vous n’étiez pas d’emblée tout feu tout flamme pour ce sujet ?
Non, je ne me suis pas dit : « Roman, tu as gagné le gros lot ! ». Mais en plongeant plus en profondeur dans le sujet, on se rend compte, peu à peu, qu’en fin de compte il est très intéressant. Il dit beaucoup sur la société, ce qu’elle définit comme sans valeur, sale ou dangereux. Depuis, je m’intéresse beaucoup à cette thématique.
Nous sommes à Stadel, où un dépôt en profondeur doit un jour être construit pour accueillir les déchets ayant la plus grande durée de vie qui soit. Serons-nous à la hauteur ?
En ce qui concerne l’histoire des déchets, la longévité est un sujet particulièrement important. Au XIXe siècle, pratiquement tous les déchets, hormis le métal et la céramique, se compostaient. Après la seconde guerre mondiale, les quantités de déchets ont fortement augmenté, les déchets sont devenus plus complexes et leur durée de vie a augmenté. Le plastique, par exemple, met 100 à 1000 ans pour se décomposer dans la mer. C’est déjà beaucoup trop long, compte tenu de notre propre espérance de vie. Pour les déchets nucléaires, la durée de vie augmente encore une fois de plusieurs ordres de grandeur. Difficile à dire si nous serons à la hauteur pour les gérer.
Quels enseignements peut-on tirer de l’histoire des relations homme-déchets pour la thématique des déchets nucléaires ?
Que l’on intègre des processus d’apprentissage – beaucoup de choses que l’on faisait autrefois sont faites aujourd’hui différemment. Si l’on voulait vraiment être cohérent, il ne faudrait plus du tout prendre de décisions. Il faudrait alors attendre au moins 100, 1000 ou même 100 000 ans avant de savoir gérer correctement les déchets nucléaires ; mais ce n’est bien sûr pas possible. Il faut donc communiquer en toute honnêteté qu’à un moment donné, les solutions actuelles ne correspondront plus à l’état de la technique. Il est par conséquent judicieux de trouver des solutions évolutives et adaptables. Dans le cas d’un dépôt en profondeur, où des déchets sont enfouis très profondément dans le sol, c’est plus difficile.
Dans votre livre, vous mentionnez, dans un autre contexte, la notion d’ « optimisme technologique en matière de solution ». Que faut-il comprendre par là ?
L’optimisme technologique en matière de solution peut avoir plusieurs acceptions. Par exemple, l’attitude des professionnels des déchets dans les années 60 : si nous construisons une bonne décharge ou une usine d’incinération, nous résolvons le problème. Ils étaient dans l’heureuse situation de pouvoir décider sans que les citoyens aient leur mot à dire. Dans les années 70, ils ont été contraints de discuter avec ces derniers, parce que des initiatives citoyennes ont vu le jour pour protester contre de nouvelles usines d’incinération. De cette manière, ils ont acquis, avec le temps, un savoir-faire remarquable. Cependant, ils se sont fortement appuyés sur l’argument de la non-connaissance. Les optimistes technologiques au sein des services de nettoyage urbains et des ministères de l’intérieur déclaraient : nous construisons cette installation et elle n’est pas dangereuse.
Dans le sens : « qu’est-ce que vous voulez de plus » ?
Exactement. Ces initiatives citoyennes ne disaient pas que ces installations étaient dangereuses. Elles disaient : nous ne savons pas dans quelle mesure elles sont dangereuses. Dans le cas d’une usine d’incinération des ordures ménagères, environ 500 000 composés chimiques sortent de la cheminée, et nous n’en connaissons que 10 000 – les 490 000 autres restent inconnus ! Cet argument de la non-connaissance a fortement marqué les débats. Cela signifie pour les autorités qu’elles ne peuvent plus faire comme si les citoyens n’existaient pas. Elles doivent les prendre en compte et concevoir les processus décisionnels de manière démocratique, notamment parce qu’il n’est pas possible d’émettre un avis définitif en matière de sûreté.
Pour celles et ceux qui préfèrent l’écoute à la lecture
Ces interviews ont été réalisées dans le cadre de la troisième édition du Nagra Magazine du siècle « 500m+ ». Hannes Hug a interviewé les protagonistes dans le pavillon d’information, à Stadel – la commune dans laquelle il est prévu de construire les installations de surface du dépôt en profondeur.
Dix entretiens passionnants offrent de nouvelles perspectives sur le dépôt en profondeur. Le podcast du siècle (en allemand) peut être écouté sur le site Internet du Magazine du siècle « 500m+ » et sur toutes les plateformes de podcasts.
D’où vient le souhait d’évacuer ces déchets une fois pour toute ? Vous dites qu’ils reviennent toujours. Est-ce également le cas ici ?
Le fait que les déchets reviennent toujours est quelque chose d’assez récent. Les déchets du XIXe siècle revenaient tout au plus sous forme de terreau. C’est ce qu’il y a de nouveau avec les déchets très complexes que nous avons depuis la seconde guerre mondiale. Ils ne disparaissent pas tout simplement, mais trouvent de nombreuses voies pour réapparaître dans notre quotidien. Nous pouvons exporter nos déchets plastiques en Asie, ils finissent dans la mer et soudain, nous les retrouvons dans notre chaîne alimentaire sous forme de microplastiques. C’est, d’une certaine manière, une interprétation freudienne de la société de consommation : on peut chasser les déchets hors de notre vue, mais comme l’inconscient, ils reviennent.
Cela voudrait dire qu’autrefois c’était plus simple et « mieux ». Le bois, par exemple, était brûlé ou se décomposait. Aujourd’hui, le bois est verni ou traité.
Le bois est traité avec des vernis, mais pas par caprice ou lubie, mais parce qu’il remplit d’autres fonctions. Au cours de ces cent dernières années, notre société est devenue beaucoup plus complexe en ce qui concerne les matériaux. Toujours plus d’éléments, qui étaient autrefois de simples curiosités dans le tableau périodique des éléments, sont transformés à des températures toujours plus élevées en composés toujours plus complexes. Un emballage de fromage, par exemple, n’est pas une simple feuille de plastique, mais un assemblage de cinq feuilles de plastiques différents soudées ensemble. Il devient alors incroyablement difficile de recycler le plastique. Les déchets acquièrent ainsi une plus longue durée de vie et deviennent toujours plus incontrôlables. Les déchets nucléaires poussent cela à l’extrême.
Que nous conseillez-vous pour mieux comprendre les déchets ?
Tout d’abord, il faut être conscient que les déchets sont indissociables de la manière dont nous organisons notre quotidien. La production de masse nécessite partout des emballages. Parallèlement, nous produisons beaucoup trop, afin que les supermarchés soient toujours bien garnis. Si nous voulions changer le système et produire moins de déchets, nous devrions renoncer à cette forme de production de masse – du moins en l’état actuel de la technique.
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J’aimerais revenir un peu en arrière dans l’histoire des déchets de l’homme, qui a également donné le titre de votre livre « Müll. Eine schmutzige Geschichte der Menschheit ». Vous écrivez que les déchets ne sont devenus un problème qu’avec la sédentarisation de l’homme.
On a toujours produit des déchets, les hommes de Neandertal ont entassé quantité de déchets dans leurs grottes. Pour moi, l’histoire des déchets a commencé lorsque les hommes n’ont plus quitté leurs huttes. Ils ont alors dû gérer leurs déchets. Même dans les sociétés qui produisaient peu de déchets, ces derniers finissaient par s’accumuler et devenir gênants. On les voit, on les sent et on les perçoit. Les déchets organiques, qui contenaient toujours des matières fécales, avait la fâcheuse tendance à attirer la vermine et les rats. Sur des sites datant de 10 000 ans av. J.-C., il a été constaté que les déchets étaient transportés hors des habitations et entassés en grands tas à l’extérieur.
Si je vous comprends bien, on pensait autrefois que les vapeurs et les gaz rendaient malade. Que pouvez-vous nous dire sur la théorie des miasmes ?
La théorie des miasmes remonte à la médecine grecque et affirme que les maladies proviennent d’émanations du sol. Ce serait le cas du choléra, une maladie qui tue très rapidement et de manière horrible. Même si la théorie des miasmes n’est pas scientifiquement correcte, elle a créé une approche qui a amélioré beaucoup de choses. Les rues ont été pavées et des égouts ont été construits. Autant d’infrastructures dont la réalisation était basée sur une théorie erronée, mais qui ont malgré tout contribué à combattre le choléra.
« Il est par conséquent judicieux de trouver des solutions évolutives et adaptables. Dans le cas d’un dépôt en profondeur, où des déchets sont enfouis très profondément dans le sol, c’est plus difficile. »
Roman Köster, sur la nécessité d’intégrer les processus d’apprentissage tout en veillant à ne pas repousser indéfiniment la prise de décision.
Lorsqu’on lit votre livre, on constate que nous autres humains sommes une espèce étrange, qui détruit tout. Comment parvenez-vous, malgré tout, à rester de bonne humeur ?
Dans le fond, je suis quelqu’un de plutôt gai. Mais on est bien obligé de constater que les quantités de déchets augmentent et que les prévisions ne sont pas spécialement réjouissantes. La banque mondiale estime qu’en 2050, il y en aura 70 pour cent de plus qu’aujourd’hui. Ainsi, l’optimisme et le pessimisme se livrent une bataille sans fin.
À cela s’ajoute que les déchets deviennent toujours plus complexes.
Il y a toutefois un immense champ de recherche qui s’efforce de trouver de meilleures solutions pour le plastique. Et pour beaucoup de problèmes, il y a effectivement des solutions techniques. Mais je ne crois pas que la technique à elle seule nous sortira de cette ornière. Il est trop simple de penser que nous ne devons pas agir car les ingénieurs vont bien finir par nous sauver.
Les ingénieurs diront : les historiens ne vont certainement pas nous sauver.
Les historiens ne sauvent de toute manière personne. Nous pouvons analyser des problèmes historiques jusqu’à un certain niveau de détail. Ce niveau de détail peut apporter une contribution au débat – mais s’il
vous plaît, n’attendez pas de nous des solutions.
Dernière question : si vous pouviez laisser un message dans le futur dépôt en profondeur, que pourrait-on y lire ?
J’espère que ça s’est bien passé.
Roman Köster est chargé de cours à la commission historique de l’académie bavaroise des sciences. L’historien a publié les résultats des recherches dans son domaine de spécialité, les déchets de l’homme, dans l’ouvrage « Müll. Eine schmutzige Geschichte der Menschheit » (C. H. Beck, 2023).
Photos: Maurice Haas / Nagra
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